UN SECRET
par Juliette Touron
L’Autre a pointé un revolver sur sa tempe. Le petit ne connaissait pas l’existence de ce révolver. Celui du grand-père, un truc de la guerre ? Dire qu’il avait toujours été là dans la chambre. Près du lit des parents.
L’Autre délirait, les yeux ronds, stupides. Et si je nous tuais, hein ?
Le petit n’a jamais su si l’arme était chargée. Le bénéfice du doute. Et après ? Comment cela a-t-il fini ? Ne sait plus. Après ? Plus rien. L’effacement. Qui a rangé le revolver ? Quelqu’un est-il venu ? Le petit n’a jamais parlé. Jamais. Tu sais maman cette fois où tu… Ni au père. Non jamais.
Le médecin de famille venait, étrange bonhomme au crâne lisse et brillant comme ses stylos de luxe, lunettes cerclées d’or, démarche indolente. Qu’est-ce qui peut bien être urgent quand depuis des années on soigne des malades qui quoiqu’on fasse finissent toujours par mourir. Il tentait de planter l’aiguille, l’Autre frappait sa tête contre le mur. On limitait les dégâts en glissant des oreillers. La maison prenait alors des airs de rien, personne autour ne savait, ne voulait savoir.
Seuls, ils l’étaient.
La solidarité maintenait les gens attentifs aux besoins des uns et des autres dans ce village de 300 âmes, chiens compris, un coup de main pour le foin, la cueillette des pommes, la réparation du toit, mais on faisait l’impasse sur les histoires de famille. Les choses du dedans. Etranges, pas bonnes à savoir, faut pas s’en mêler. Les choses du dedans. Rivalités des frères, dinguerie du dernier-né, parties de jambes en l’air interdites dans la remise, maltraitance des filles-mères par des parents bétonnés dans la honte. Tout cela circulait en eaux profondes, la surface restait lisse.
Le petit connaissait beaucoup de ces secrets, habile à se glisser partout, on l’oubliait, et on causait.
La voisine Josette a 40 ans, elle est vieille fille, elle aime beaucoup le petit. Il vient souvent la voir, passer un peu de temps sur ses genoux, elle lit Bécassine voyage. Lui montre comment attirer les mésanges. Lui prépare un café au lait et des biscottes.
Chez Josette, tout est vert : les yeux, la robe, les bagues luxueuses, les varices. Elle est amoureuse de son cousin germain. Ils s’embrassent dans la souillarde, volent tout ce qu’ils peuvent. Il malaxe ses hanches pleines. Même s’il est trop tard pour avoir des enfants. Qui naitraient avec des tares, forcément. A ce qu’on dit.
Experte en dosage d’insuline, elle s’arrange pour ne jamais avoir 41 ans. Elle laisse une lettre, elle y accuse sa mère Clothilde De Beauprès, de lui avoir interdit le seul homme aimé. D’un amour volcanique. « CET AMOUR QUE TU NE CONNAITRAS JAMAIS, TOI ».
Car il y a la bienséance, des règles qui s’appliquent chez les humains qui se respectent, c’est interdit. Point. Vagues connaissances génétiques, préjugés, coutumes, honte, tout est confondu dans une certitude transmise de génération en génération. On ne discute pas. Sinon où va-t-on ?
Mais la loi ne l’interdit pas. Josette le sait.
Le contenu de la lettre fait le tour du village, disperse les mots comme des gouttes tristes par- delà les coteaux, dans les ruelles, infimes parcelles d’une vérité, d’une plainte du cœur, chuchotée, malaxée dans les cuisines.
Les yeux verts disparus de Josette.
On enterre Josette avec les honneurs religieux morte dira-t-on des suites d’un coma diabétique.
Clothilde De Beauprès, la mère de Josette, occupait son temps pieusement. Bigote à la silhouette sèche, elle passait ses journées à fureter dans l’église, à vider le tronc en bois, essuyer le calice en argent, épousseter les Prie-Dieu lustrés par les corps têtus plein d’espérance. Attirée par le bois humide de la sacristie et le frou-frou des soutanes. Elle répandait sa tyrannie silencieuse comme un poison qui rendait l’air fétide. Son mari passait le soir sur la route agitant un fanion rouge, la moustache taillée en brosse à dents, le pas militaire. On l’imaginait à la tête d’un bataillon discipliné, il n’était suivi que de ses poules qui lui obéissaient au doigt et à l’œil, rentrant docilement au bercail se jucher pour la nuit. La fierté du rituel, pour montrer qu’il commandait encore quelque chose.
Le petit allait le regarder se raser à la lame d’acier, rite accompli avec méticulosité. Quand j’aurai des poils…
Il y avait des buffets en merisier, des carrelages en terre cuite, et comble du luxe une salle de bain. La maison était remplie de louis d’or, disait-on, profit d’un héritage et d’un mystérieux marchandage humain. De l’or sale.
Clothilde avait supplié qu’on la prenne en rente viagère, elle déclinait. Plus de famille, un mystérieux cousin lointain, inconsistant. Mari et fille enterrés. Tombes impeccables.
Seule donc. Mais maline. Savait le talent et le dévouement de la mère du petit.
Voisine, vous voulez bien ?
– Pas cette vieille peau qui m’a dénoncé à la milice ! fulminait son homme, homme doux qui veillait sur sa femme depuis longtemps comme on prend soin d’un précieux objet fêlé.
Mais il y avait des terres où ils pourraient maraîcher à loisir, en tirer un revenu substantiel, comme une nouvelle vie annoncée, si loin de leur éternelle précarité.
La mère du petit le fit avec un dévouement sans faille : couches changées trois fois par jour, repas données à la cuillère, vomis essuyés sur les parquets difficiles à ravoir. Dix ans à soigner une grabataire despotique qui mangea ses nuits, l’obligeant à accourir pour taire les cris démentiels. Puisant on ne sait où des réserves de force, de joie, puis sombrant parfois.
Avant tout le monde il sait, le petit. L’iris de la mère vire, il est habituellement d’une couleur noisette celle de la forêt où pénètre la lumière, celle des écureuils qui fuient tels d’éternels enfants espiègles. Puis un rictus fend la bouche. Le visage : tel un masque mauvais. Une dispute, une contrariété suffisent à miner sa tête fragile. Fin du paradis, fin de la mère aimante. L’Autre existe par crises, saccades, la piqûre la laisse gisante, éteinte. Sommeil chimique qui ne donne aucune chance au rêve.
Mais ce jour-là, elle n’est pas endormie. Dans la chambre, l’Autre appelle, une voix d’hypnotiseuse professionnelle. Demande sa trousse de toilette pour mettre sa crème Yves Rocher. Le petit y va, soulagé qu’elle le reconnaisse, son enfant chéri. Elle l’embrassera, tout sera fini, pour cette fois, il ira faire ses devoirs.
La mère prend la trousse. Le petit a vu le demi sourire d’hypnotiseuse professionnelle. Il choisit d’y retourner quelques minutes après.
Le bras droit est ouvert profondément, deux bourrelets bordent de chaque côté une plaie béante. Il a été surpris, n’imaginait pas qu’à cet endroit se cachait une telle densité de chair. Du sang. Partout. Le visage légèrement décoloré est impassible comme si l’Autre savourait son massacre.
Les petits ciseaux dans la trousse de toilette, comment a-t-il pu ne pas les voir… Son père ne lui posera jamais cette question.