Un grain de sable
par Juliette Touron
Caline rejoint le parking, elle a rendez-vous pour un entretien d’embauche. Elle porte une jupe fluide, sous le genou, un chemisier noir près du corps, des bottes hautes et une étole. Ne pas en faire trop. Où est le juste milieu entre trop et pas assez, justement, c’est ce qu’elle aimerait savoir. Et pense que tu es précédée par ton prénom…
Caline c’est votre vrai prénom ? C’est un surnom ? Certaine que la discussion débutera ainsi. Lassée de ces remarques. Ses parents avaient choisi le prénom le plus attachant qui soit, voilà tout, et qu’on aurait pu mettre au masculin si jamais un garçon s’était présenté.
Un matin elle s’était réveillée fatiguée. Prodigieusement fatiguée de travailler. 20 ans rivée à un bureau le nez dans les litiges, les mails, la paperasse, yeux rougis par l’écran, fessier ramolli. Le corps souffrait, parcouru d’ondes douloureuses, fragile comme une baguette soufflée de verrier. Malgré un week-end de pleine conscience, le réajustement de ses habitudes alimentaires par une naturopathe, un stage de boxe-thérapie, le corps souffrait. Envie d’autre chose.
Elle avait osé envoyer son profil à un grand laboratoire qui s’apprêtait à commercialiser un produit innovant jalousement tenu secret. Aller de ville en ville dans une voiture parfumée, se retrouver dans les officines, offrir son beau sourire, percevoir le frou-frou de sa robe élégante et présenter LE produit. Unique, secret, révolutionnaire. Que tout le monde s’arracherait ! promettait l’offre d’emploi. Elle sentait que quelque chose de décisif se jouait aujourd’hui, un rendez-vous qui allait tout changer.
Qu’est-ce qui pourrait bien s’opposer à ce que ce ne soit pas LA journée de sa nouvelle vie ?
Elle rangeait toujours ses clefs dans une petite poche intérieure de son sac à mains. Arrivée près de sa voiture, elle les chercha sans succès. Elle fit ce que l’on fait toujours, procéda avec calme et méthode, tâta dans tous les coins et recoins possibles, recommença puis s’agaça, renversa l’ensemble par terre, scruta les alentours, gémit et pesta contre le sort.
Dans l’appartement forcément…
Caline fit demi-tour, et s’appliqua à préserver le visage frais et lisse patiemment composé pour la circonstance.
– Ce n’est qu’un petit grain de sable, rien d’autre…
Elle remonta l’escalier à folle allure autant que le permettaient ses talons, ne vit pas arriver l’homme qui dévalait les marches tel un cabri. Ils se heurtèrent :
– Désolé lança-t-il dans un souffle, suis le voisin du3ème, ma femme va accoucher, je dois l’emmener à la maternité, notre voiture ne démarre pas, je venais vous prier de nous y conduire…
La voix du jeune homme cassée par l’angoisse, ce SOS vibrant d’émotion dans la cage d’escalier, je tombe à pic, 5 min plus tard j’étais partie, tout cela fusa dans son esprit en quelques secondes. Caline marqua la surprise, et n’eut pas un instant d’hésitation.
– Euh…oui…bien sûr… je monte récupérer mes clefs, retrouvez-moi près de la Clio jaune.
– Oh merci !
Le trousseau était là scintillant sur la moquette épaisse de l’entrée. Une distraction pareille ! Cela ne m’est jamais arrivé, non vraiment…
Elle redescendit à la hâte : elle devrait téléphoner, et vite, pour s’excuser de son retard désormais avéré. S’imaginait expliquer la situation, doutant que cela paraisse crédible, et pourtant… Durant le trajet, si besoin elle ferait témoigner le futur papa. Elle devrait en arrivant rafraichir ses aisselles dans les toilettes.
Quelque chose l’intrigua, elle connaissait chaque habitant de l’immeuble mais pas cet homme. Jamais vu.
Près de sa Clio Caline aperçut l’homme et une femme au ventre magnifiquement rebondi s’efforçant de contenir ses douleurs. Ils s‘installèrent à l’arrière, l’homme la remercia.
– Ma femme a perdu les eaux hier, on nous a demandé d’attendre mais elle souffre et a des contractions très rapprochées…
– Où dois-je vous conduire ?
– À la maternité Polichinelle, vers le Nord, je vais vous indiquer le chemin…
Caline ignorait l’existence de cette maternité, dans une direction très différente peut-être du lieu de son RdV. Elle sentit le vertige, le doute s’immiscer. Elle se répétait « je fais ce que je dois, ce n’est qu’un grain de sable », un petit rien dans cette journée qui devait décider du reste de sa vie. Le cerveau immergé dans un magma d’émotions. Penser, raisonner était-il possible ? Un grain de sable en soi ne nait pas de rien, il vient d’une décomposition de la roche, infime partie d’un tout, légère particule capable d’enrayer un mécanisme. Mais d’un autre point de vue il compose la future dune et en cela il est utile et positif.
– Excusez-moi, je vais devoir passer un coup de fil…
Caline composa à haute voix le numéro du laboratoire, demanda le service RH, prête à affronter l’impatience et l’incrédulité peut-être, du responsable. Mais ce fut un chatbot qui répondit :
– Bonjour, je suis Chris, votre agent d’accueil conversationnel, que puis-je pour vous ?
– Prévenir M. Parisi de mon retard pour le RDV de 15H, je pars en urgence à la maternité et…
– Très bien Caline, j’en déduis que vous allez accoucher, dans ce cas il est préférable de reporter, après consultation de notre agenda, je…
– Non ! Je ne vais pas accoucher ! J’emmène quelqu’un…
À ce moment, un cri fusa, Caline capta dans le rétroviseur le visage blême du jeune homme :
– Ma femme s’est évanouie…
Caline freina. Faire le point sur la situation lui paraissait indispensable. L’homme entourait tendrement sa femme dans ses bras. Elle pensa à ses parents qu’elle n’avait pas connus.
– Ne vous arrêtez pas, foncez, je vais tenter de la ranimer, on est presque arrivés…
Il tapotait sa joue, lui parlait calmement, l’humectait d’eau.
– Comment vous appelez-vous ?
Câline jugea aussitôt sa question tardive et inappropriée.
– AndroM31…
Sans doute avait-elle mal compris. Elle se concentra sur la route qui étrangement depuis quelques minutes semblait changer de couleur et virer au violet, le bas-côté devenait informe, sans consistance, tout le paysage semblait pris d’une mollesse contaminant les éléments un à un. Saisie de frayeur, elle n’osait pas demander à l’homme s’il voyait la même chose, elle se cramponnait au volant ; étaient-ce des hallucinations ? Mais je disjoncte complet ! Je fais peut-être un AVC, une crise psychotique, ou alors simple intoxication… dans le meilleur des cas…
Tout en regardant la route s’enliser dans un étrange décor, elle réfléchissait à ce qu’elle avait ingéré, ne trouvant rien d’inquiétant au menu de son déjeuner : œuf bio dur, salade avocat-pamplemousse, yaourt bulgare, et pain complet pour éviter les borborygmes durant l’entretien d’embauche. Aucun médicament, juste – La femme semblait revenir à elle à l’arrière ! – juste ces 3 doses de sérum reçues la veille par la Poste avec la convocation à l’entretien. Un échantillon-cadeau du laboratoire, des capsules « Fleur de vie » qu’elle avait appliquées avec un certain amusement comme la notice le précisait sur le 6ème chakra ou 3ème œil. Soudain sur la gauche, un drapeau flottait au vent : Maternité Polichinelle.
– Voilà nous y sommes !
Caline se dit que finalement les choses allaient rentrer dans l’ordre.
Caline se gara près de la maternité et considéra avec soulagement que tout était redevenu normal, les hallucinations avaient disparu. Le paysage était à nouveau solide, fiable. Le cerveau n’est-il pas un complexe réseau de connexions énigmatiques soumis à des flux hormonaux, un simple excès d’adrénaline nous met à la merci d’un brouillard cérébral. J’étais dans un tel stress : le grain de sable dans mon programme de la journée devenu un rocher, puis une montagne…
Sa tendance naturelle à rationaliser reprenait de la vigueur. C’était plutôt bon signe. Mais pas le temps d’épiloguer là-dessus, à l’arrière… un enfant attendait de naître !
Caline s’avança pour leur ouvrir la portière mais fut coupée net dans son élan. La voiture était vide. Ses passagers volatilisés. D’abord sidérée, elle pensa aussitôt que l’homme avait dû sauter hors de la voiture puis se ruer vers l’entrée sans qu’elle s’en aperçut. Elle pivota, décidée à les rejoindre avant de reprendre le cours de sa vie.
Derrière elle, se dressait non pas la maternité Polichinelle mais un bâtiment transparent, baignant dans une lumière violette. Au-dessus, une fleur-ballon géante flottait telle une enseigne. Caline reconnut la fleur de vie.
Un homme s’avança vers elle.
– Bienvenue Caline, je suis M.Parisi, je vais vous recevoir en entretien…
– Mais…
– Je sais, vous avez été retardée, je vais tout vous expliquer…
– Caline vous avez désormais tous les éléments pour vous décider, votre mission sera strictement confidentielle bien sûr comme cet entretien. Convenez que grâce à notre substance et nos clones humanoïdes, chaque humain pourra s’offrir cette expérience inouïe : revivre avec ses parents les derniers moments avant sa venue au monde. À condition de savoir faire preuve d’altruisme et de considérer un grain de sable comme une opportunité…
FIN