POLÉ POLÉ TANZANIA

POLÉ POLÉ TANZANIA

par Juliette Touron

Un havre naturel. Des chaises alanguies en bois de palissandre au bord de la piscine, un bar restaurant pareil à une hutte géante au toit conique enveloppé de paille de roseau, des tables-tronçons-d’arbres sculptées dans des essences vigoureuses. En face, d’immenses sofas blancs aux coussins paresseux. Et juste après, dépliant sa surface grisée, l’océan indien.

Autour la saleté dans les ruelles, le chaos du plastique, des choses jetées, oubliées, je suis arrivée un soir de printemps à la fin de la saison sèche. L’imposante porte automatique s’est refermée sur un tableau vivant, agité, ça braille, les mobylettes pétaradent, les enfants courent dans la poussière, et face à moi, assourdi un trésor lustré, un autre monde. Celui de l’oisiveté des touristes à qui l’on tend des cocktails goyave-mangue.

Une femme au bord de la piscine, brune, ronde, a cette conversation animée et concentrée avec un garde. Ici les gardes, pareils aux félins qui se fondent dans la savane dans les plaines herbeuses mouchetées d’or fané et de brun sont insoupçonnables, vous les découvrez tout à coup assis dans un coin et vous sursautez.

L’autre femme est blonde, je la croiserai sur la plage, dorée uniformément, affichant sa capacité à prendre le soleil africain. En deux pièces, le string dévoile un fessier rebondi. Elle marche en cadence avec son « beach boy », ce que l’on voit instantanément c’est leur écart d’âge. Il est musclé, masculin, jeune, ce n’est pas un adolescent, il est assuré, conscient de cette relation qui se laisse regarder. Elle porte d’élégants bijoux locaux en coquillage, quelques accessoires dans son allure, casquette, chaine de cheville, tongs chics, disent l’évidence du beau et du bon goût bohême. Laissant imaginer l’argent, même presque nue, il est perceptible. Une mzungu1?

1 En Afrique de l’EST en swahili, personne de type européen, à la peau blanche.

 

J’ai 47 ans, je suis partie pour changer d’air. Avec une promesse concédée à ma conscience : la prudence. Ne pas gaspiller ma liberté, déliée de tout arbre généalogique descendant.

D’abord étudier, telle une entomologiste, les battements de cils, les danses de séduction. Apprendre le possible, le normé. Éviter les embûches. Savoir s’il est vrai qu’ici le désir de réussite sociale des beach-boys peut rencontrer le désir pur d’une autre vie. Ou si c’est un (cruel) miroir aux alouettes.

Me voilà donc avec un billet retour et un risque mesuré, les poches pleines de dollars tanzaniens.

Peau claire contre peau noire à Zanzibar.

Ce soir-là, en terrasse, la clochette du « happy hour » tintinnabule. Point d’alcool en pays musulman, mais quand le soleil se fait plus tendre, une brèche s’ouvre dans laquelle on se glisse avec délice. Direction le bar. Les hommes commandent pour leurs princesses alanguies sur les chaises longues. Les femmes solos perchées sur des tabourets hauts dévoilent leurs jambes dorées. Je regarde l’océan turquoise, les vagues qui roulent, peu de baigneurs, l’eau est encore trop chaude, 35 degrés.

Je souris à Ayana le mixologue ainsi qu’il aime se nommer avec fierté : Dans un shaker à demi rempli de glaçons versez l’Amarula et l’eau de vie, frappez. Versez la liqueur de café au fond du verre, puis le contenu du shaker. Ne pas mélanger. Compléter de lait, toujours sans mélanger.

Après le lait, plaisir innocent oublié, vient le velouté puissant du fruit de marula masqué par la vanille et le caramel, puis le choc de l’amer, du corsé.

L’art de doser sans fusionner les ingrédients pour garder le plaisir de la découverte, de la rencontre, de l’inattendu, du vertige des saveurs.

Près de moi, Johanne la gérante s’avance : est-ce que tout va bien ?

Johanne et moi avons sympathisé dès le début de mon séjour. Elle est arrivée à Zanzibar il y a 5 ans, après plusieurs saisons hôtelières au Costa-Rica. Elle parle 4 langues, a rencontré un Masai, c’est devenu son histoire d’amour.

« Je n’ai pas construit de puits pour un village comme certaines européennes, je l’ai juste embauché, comme ça je l’ai à l’œil et sous la main, c’est un réceptionniste fabuleux… »

Hier soir sur la plage, j’ai regardé la femme brune, celle de la piscine, elle palabrait avec le même garde. Ils ont ensuite dîné au SHANGA en bord de plage.

Dans 2 jours, je pars en safari, il faut donc oser, pour cela j’ai un nouveau paréo en motif Kanga et des fake solaires Chanel d’un ovale chic.

Il me faut trouver la bonne heure, celle qui flatte mon teint, n’affadit pas le reflet clair de mes yeux. Désormais le plein soleil a un effet mortel sur mon sex-appeal. J’envie cette jeunesse à la peau de velours qui déambule à midi dorée comme un beignet.

Le ciel est d’un bleu absolu, ce soir il sera étoilé. J’ai dévoré les fines lamelles d’avocat et de papaye au petit déjeuner… et craqué pour les chapatis.

Puis j’ai passé la journée à me préparer, corps et âme, piscine, courtes séances de raffermissement en mode yoga, lecture sucrée du roman Sur le chemin de notre amour :

« Ici, personne ne viendra nous déranger ! Qu’en penses-tu Sarah ? Je ne sus que répondre, hypnotisée par son regard, Michael était désormais devant moi, les pieds dans l’eau, il tendit doucement sa main, pour écarter mes mains de ma poitrine »2

Il suffit de changer les prénoms pour imaginer ce qui ressemblera à ma fin de soirée. Ou peut-être à son commencement.

2 Mady REMANDA (Auteur) Sur le chemin de notre amour

Océan indien d’où vient ton nom ? De l’espace vide laissé par le détachement de l’Inde venue buter sur le continent asiatique.

La lumière est fascinante. Le soleil décline lentement, assez tôt en fin d’après-midi. J’ai réservé une croisière vers le lagon pour admirer le couchant à bord d’un boutre, embarcation en bois dont les voiles s’étirent, triangulaires ou carrées. Les regarder glisser, inclinées sur les eaux turquoise. Envie de nager et sauter à bord pour voir jusqu’où on peut aller ainsi.

– Hakuna matata !* a conclu le vendeur aux poignets striés de bracelets masaï, après avoir empoché mes 49 335,70 shillings tanzaniens, (17 euros pour une excursion avec tambours et sourires).

Dans le bateau environ 10 personnes, deux jeunes mariés venus célébrer leur amour au pays de la lenteur, des femmes en couple élégantes et parfumées et une bien plus âgée qui manie son Leica avec adresse.

L’un des hommes semble seul. Comme moi, ouvert, attentif, curieux de tester l’alliance subtile de la liberté et de la solitude. Il m’a vue et je l’ai vu.

Le soleil irradie l’horizon, les tambours résonnent. Rappelant les chants de la caravane des traites négrières. Notre capitaine qui se fait appeler Happy raconte. Le commerce avec l’Afrique, la vente de sel et d’humains.

– And now fruit distribution my friends !

Happy nous présente une corbeille garnie de cubes de mangue, de margousier et de red banana.

– Did you taste Zanzibar passion fruit ? my name is Lukas.

L’homme seul sourit de toutes ses dents germaniques sous son chapeau de paille.

Je ne suis pas sensible aux blonds. Cette beauté à la Redfort me fait l’effet d’un layer cake, dont j’admirerais l’esthétisme. Beau. POINT. Je suis venue pour autre chose. Je rejoins ce soir mon « professeur de swahili » au salon de l’hôtel Marcus, croisé hier sur la plage.

* Pas de problème

Marcus est dignement installé parmi les coussins profonds du salon de l’hôtel. C’est son premier rendez-vous avec une européenne. Masaï cherche âme sœur. Il est arrivé à Zanzibar il y a un an et travaille dans un restaurant sur la plage de Kendwa. C’est ainsi qu’il s’est présenté la première fois. Il sait que je vais m’absenter pour une pause sauvage.

– Le Serengeti que tu vas explorer est une ancienne terre masaï…

Jenny, une américaine rencontrée un matin au cours du petit déjeuner – thé, chapati, mangue, avocat, miel, friandises – m’a écoutée : j’ai deux amies qui ont quitté leur pays, se sont installées et mariées en Tanzanie. Ce que tu me confies du bout des lèvres n’est ici ni un tabou ni une rareté… laisse-toi guider par ton instinct.

Séduisant comme une longue liane colorée. Il a quitté sa robe rouge de Masaï qui offrait ses épaules et ses jambes fines à mon regard hier. Vêtu à l’européenne, jeans et tee-shirt bleu pâle, pieds nus. Je pars dans 3 jours en safari. Telle une ligne de fuite possible faite de vols réservés non remboursables, d’expéditions au planning serré, d’un ailleurs continental. En l’absence de crush ou des premiers signes d’un amour fou, je m’enivrerai de beauté fauve, écouterai la migration des buffles, gnous, zèbres, perdue dans des horizons infinis.

Cette robe longue près du corps colle à ma peau en bas des reins et entre les seins, là où mes appréhensions dessinent de gênantes auréoles de moiteur.

Il y eut des cocktails, des petits morceaux choisis de nos vies partagés, des rires, des pourquoi, des « à quoi bon si… », un échange de bijoux.

Un conte ethnographique, où l’on apprend de l’étranger, sur la plage, sous une lune gibbeuse. 

L’avion est très étroit (45 places) comparé aux longs courriers et leurs dédales de couloirs où je craindrais de perdre un enfant. Flambant neuf, tel un magnifique jouet jamais utilisé. Le ballet réglé des hôtesses tout aussi impeccables me plonge dans un univers aseptisé à la Barbie. Profitons du confort et de l’extrême propreté avant la poussière et les campements de fortune dans les parcs.

Trois heures plus tard je roule dans une Toyota Land Cruiser conçue pour la brousse, avec toit ouvrant, chauffeur et jeune guide qui m’appellent Mama.

– TARANGIRE ça veut dire rivière des phacochères, Mama tu vas voir des éléphants il y en a au moins 4000, et beaucoup de baobabs où ils trouvent l’eau en saison sèche, il y a aussi des félins, des koudous…

Puis le silence pour mieux regarder, je me lève et m’agrippe pour humer l’air sec, à quoi sent l’Afrique ici ?

Les paysages sont verdoyants, sur les branches épineuses des acacias des oiseaux colorés bleu et orange volettent :

– Look mama un Barbican à tête rouge !

Et puis soudain ils sont là. En bord de piste. Deux, trois, quatre silhouettes grises massives, larges oreilles qui battent l’air, et deux éléphanteaux que l’on devine dans les herbes hautes entre les pattes des adultes. Mes beautés. Attendues, espérées. Mon animal totem. À trois, quatre mètres. Ils arrachent les feuilles, engloutissent patiemment les portions. Le chauffeur a coupé le moteur. On chuchote.

– C’est un troupeau de femelles avec leurs petits, la matriarche dirige.

Silence. J’essaie de faire une photo ou deux, les yeux embués de larmes.

It’s OK ? le chauffeur répétera inlassablement cette question après chaque arrêt, qui n’attend pas de réponse, il y a tant à voir. Je n’ose pas dire que je resterai bien encore. Que cette rencontre m’est si précieuse.

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