LA FATIGUE D’ÊTRE SOI

LA FATIGUE D'ÊTRE SOI

par Juliette Touron

En se levant ce matin-là, Auguste ressentit une fatigue inhabituelle dans ses bras, comme s’il avait travaillé toute la nuit à des gestes qu’il ne se souvenait pas d’avoir accomplis. Arrivé au coin toilette –  un lavabo, du savon Lux, quelques serviettes, un bidet – il se plaça face au miroir cerclé de dorure écaillée.

Son reflet le regardait déjà. Ce détail, insignifiant en apparence, le troubla. Il sortit de la mansarde exigüe et vint se replacer devant le miroir.

Le reflet semblait l’attendre. Lorsqu’Auguste leva la main, le reflet fut fidèle à son geste, mais un peu trop tôt, avec une précision empressée.

La nuit avait été courte.

Les miroirs sont des objets imparfaits, soumis aux reflets des lueurs de la bougie, et celui-là est bien usé. Comme moi ! Je suis usé jusqu’à la moelle, à quatre pattes dans le ventre de la mine, et ce contremaitre méchant comme une teigne… Une teigne avec un chapeau melon, d’ailleurs, et qui ne tousse pas, lui.

Auguste finit sa toilette et sortit. Il n’était pas certain que ses jambes lui obéissaient tout à fait, elles accomplirent leur tâche avec une docilité nouvelle, presque indépendante. Il prit garde comme chaque matin de ne pas réveiller son vieux père et sa sœur.

Au travail, ses mains hésitaient avant de saisir les outils, de pousser les wagonnets, comme si quelqu’un d’autre (quelque chose ?) déviait ses gestes. Il lui semblait percevoir des pensées qui n’étaient pas siennes, formulées dans un ailleurs auquel il n’avait pas accès.

Ce jour-là, la sensation d’étouffement et l’envie de lumière se firent bien plus aigües, comme si sa vie en dépendait.

Peut-être que tout irait mieux, sourit Auguste, si je laissais le reflet aller travailler… il passa sa langue sur ses lèvres sèches et y trouva comme un goût de sel.

La soupe fumait dans les assiettes, épaisse et grise comme la poussière de la mine. Auguste fixait son bol. Ses doigts tremblaient.

Tu ne manges pas ? demanda sa sœur, la cuillère en l’air comme une baguette de chef d’orchestre désorienté. Vraiment, tu n’aimes plus rien.

Dans la cage accrochée au mur, le canari s’agita. Il battait frénétiquement des ailes contre les barreaux en poussant des cris aigus.

– Qu’est-ce qu’il a ce foutu zoziau ? Grogna le père en frappant la cage du plat de la main.

Le canari tétanisé, ébouriffé, piégé, se recroquevillait comme un minuscule chiffon jaune.

Sa sœur servit le pain.

– Mange, Auguste. Tu me fais peur…

Il porta le pain à ses lèvres. Une membrane fine et résistante recouvrait ses gencives. Auguste glissait lentement vers l’avant, incapable de se maintenir correctement assis. Mon Dieu… Il me faudrait plus d’air. Plus haut. Pas être ici.

– On mange ou on mange pas, grommela le père.

Sous la table, Auguste sentait ses jambes s’agiter par à-coups, heurtant les pieds de la chaise. Il inspira bruyamment. Le père se leva d’un coup, menaçant, renversant sa chaise.

– Tu nous empoisonnes la vie avec tes simagrées !  On peut même plus manger tranquilles.

Auguste se leva en titubant, recula, les bras tendus devant lui. Sous les manches de sa chemise, quelque chose remuait.

Il parvint à s’enfermer dans les toilettes.

Sa sœur vint frapper à la porte. Il voulut répondre, mais sa bouche ne forma qu’un son rauque. Le père l’enfonça.

Sur le sol, la chemise d’Auguste gisait en boule, comme abandonnée trop vite. Près de la fenêtre grande ouverte, le rideau oscillait doucement. Dans le silence revenu, un léger froissement monta de la cour, suivi d’un battement sec, précipité, puis plus rien.

Le ciel fut d’abord une gêne, une pression immense contre ses tempes. Puis ses os se creusèrent, se vidèrent de leur souvenir humain. Une douleur sourde s’étira dans son dos, puis se déploya largement, comme si l’on ouvrait enfin ce qui avait toujours dû l’être.

Il s’éleva au-dessus des toits, au-dessus de la ville grise, au-dessus de la famille qui sans doute ne le chercherait pas dans le ciel ! Ce fut sa dernière pensée d’homme, elle se perdit dans le vent comme une aigrette de pissenlit qu’on oublie.

Il vola longtemps. Il n’y avait plus de mots, seulement des courants. Ces courants le traversaient. L’air portait, soutenait, guidait. Il suivit la ligne mouvante de l’horizon, jusqu’à ce que la mer apparaisse, lourde et scintillante.

Lorsqu’il tenta de se poser sur le pont d’un navire, le sol le trahit.

J’aime la mer, le sel sur mon bec, et l’horizon, cet infini. Ici je tangue, je glisse…

Ses ailes traînaient, ridicules et sublimes. Des hommes riaient de sa gaucherie, mimant ses efforts sur les planches mouillées.

L’un d’eux cependant, l’étudiait et ne riait pas. Il sortit un carnet.

Cette impossibilité d’être à la fois ici et ailleurs, d’appartenir au ciel et à la terre. Dans ces ailes gênées par la pesanteur, cet homme reconnaissait-il quelque chose de profondément familier ? Il s’empressa de griffonner quelques mots.

Alors dans un mouvement lent et ample, l’albatros se mit à courir, et battant des ailes il s’éleva et fila dans les airs. Il laissa derrière lui le poète, et des mots qu’il ne lirait jamais :

Le Poète est semblable au prince des nuées

Qui hante la tempête et se rit de l’archer 

Exilé sur le sol au milieu des huées,

Ses ailes de géant l’empêchent de marcher.

Charles Baudelaire, extrait de L’albatros, LES FLEURS DU MAL, 2ème édition, 1861.

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