MA GRAND-MÈRE
ÉTAIT UNE SIRÈNE
par Juliette Touron
Elle est sortie de l’eau avec ses compagnes moulées dans des combinaisons de plongée. En remontant à la surface, à la recherche d’air frais, les femmes émettent des sons entre plainte et sifflement, un chant unique traditionnel appelé le « sumbisori » .
Epuisées et dignes après des années de travail en apnée. Immergées dans une eau très froide durant plusieurs heures. Leur corps a appris à modifier la pression sanguine.
Enfant je les dessinais comme des animaux marins.
– On est protégées par notre couche naturelle de graisse !
Ma grand-mère l’affirme être une haenyeo, c’est avoir un peu de graisse sous cutanée, beaucoup de volonté et le respect de la vie des fonds marins. C’est aussi savoir affronter la mort. Son dicton favori, je l’ai souvent entendu : Quand nous plongeons dans la mer, nous pensons que nous transportons le fond de notre cercueil. Si mon âme d’enfant n’en comprenait pas le sens, quelque chose comme un frisson tragique parcourait mon corps.
C’est pourquoi il faut aussi savoir prier, appeler la protection par des rites chamaniques.
Les haenyeo qui plongent avec ma grand-mère ont bien plus de 60 ans, parfois 80, elles s’immergent sans masque à oxygène jusqu’à 15 mètres de profondeur. La relève peine à se manifester, le travail est trop pénible et périlleux.
Elles attrapent ainsi toutes sortes de mollusques, de céphalopodes : ormeaux, concombres de mer, poulpes, troques, wakames, le tout à mains nues, parfois à l’aide d’autres outils spéciaux, tel le bitchang.
Du nombre de coquillages remontés à la surface dépendra leur gain. Le soir elle m’autorise à l’accompagner à la coopérative.
Nous pêchons ainsi depuis plus de 1000 ans.
Sur l’île de Jeju ma grand-mère est l’une des dernières haenyeo du village, une pêcheuse de fruits. Elle nourrit la famille. C’est le Chef suprême qui règne sur la communauté, liquide les chicaneries, fait respecter les codes. Et veille sur moi.
Je n’aime pas rester sur le rivage ou dans le bateau à les attendre, ni porter leurs lourds paniers remplis d’algues. J’ai plongé pour la première fois à 6 ans, à 8 ans j’ai atteint le premier niveau hagun*. Très vite j’ai aimé le silence de la mer, l’absence soudaine des bruits familiers de la terre après avoir fendu la fine pellicule qui sépare les deux mondes. Puis frôler ces ombres furtives qui slaloment entre les grandes algues qui elles, valsent au gré des courants.
Grand-mère dit que la mer a ses caprices, qu’il faut savoir rester sur la terre ferme. Respecter les cycles de reproduction. Ne pas décoller les ormeaux de moins de 7 cm. Un majeur adulte, deux auriculaires de hagun. Attendre la fin du frai et parfois se concentrer sur les algues, la mer est alors comme un champ.
Puis prendre soin, ramener bouteille, filaments de plastique, polystyrène… Enfin renoncer si les courants sont trop forts.
Il y a tant à faire. Aujourd’hui on doit nettoyer le « bulteok », l’abri circulaire en pierre volcanique où la communauté des plongeuses se restaure, se change, regonfle les bouées et dévoile un peu ses peines entre deux chants : acouphènes, douleurs des os éprouvés par le froid et le dioxyde de carbone.
J’attends la prochaine plongée. Ma tante enceinte de 7 mois sera avec nous. Elle est chargée de préparer le feu qui nous réconfortera au retour. Elle m’a enseigné avec grand-mère comment réserver suffisamment d’oxygène pour remonter calmement, et apprendre patiemment à mon corps le ralentissement des pulsations.
* hagun : niveau débutant en plongée
Avant de plonger, ma grand-mère a chanté plus longtemps que d’habitude. La mer m’a semblé sombre. Elle m’a serré la main, a murmuré une prière pour le roi dragon qui règne sur les mers, puis nous avons basculé ensemble. Mes craintes envolées, restait l’indescriptible orgueil de ma première plongée avec les femmes sirènes. Ma tante ressemblait à une baleine avec son gros ventre de 7 mois !
Grand-mère plongeait depuis plus de cinquante ans. Son corps semblait fait pour la mer. Elle descendait encore plus bas, le visage calme, indifférent au froid qui mordait déjà mes os. Je les imitais, essayant de retenir mon souffle comme on me l’avait appris.
Nous avons commencé à pêcher. Grand-mère avançait lentement, détachant les ormeaux de la roche, coupant les algues d’un geste précis. Je faisais comme elle, mon cœur battait trop vite, le froid me mordait les jambes, elle semblait l’ignorer.
Les plongées se sont enchaînées. À chaque remontée, son sifflement résonnait, plus rauque que d’habitude :
– Tu as bien travaillé ma hagun. J’y retourne une fois, attends-moi.
Lorsqu’elle est remontée, ses mouvements étaient désordonnés. Elle a lâché ses prises, m’a regardée et a disparu, comme ensevelie.
J’ai hurlé au milieu des bouées.
Moi, j’ai appris ce jour-là ce que signifie être haenyeo.
– La mer donne tout, mais elle finit toujours par reprendre.
C’est ce qu’elle m’avait dit hier à la veillée.
La mer a gardé son corps, trois morts par an, disent les journaux.
Et pourtant, quand j’entends le vent, il me semble encore reconnaître sa chanson.
