LE CHOIX DE SŒUR PAISIBLE
par Juliette Touron
Après un début d’hiver tempéré, le froid avait envahi la France fin décembre. Dans le silence épais du couvent Saint-Nicolas, l’hiver 1942 s’installait comme une menace sourde.
Les pavés de la coursive recouverts d’une fine couche de gel devenaient dangereusement glissants, tous étaient sommés de ne pas courir avant d’avoir rejoint la cour de gravier.
La pénurie du bois de chauffage et de nourriture était le sujet premier chaque semaine lorsqu’il s’agissait pour les sœurs de répartir les denrées et de rassembler les pensionnaires autant que possible dans les quelques pièces (ré)chauffées.
Le pays semblait désorganisé par la coupure des circuits commerciaux, la France était un puzzle étonnamment morcelé en plusieurs zones. Une forteresse assiégée offerte aux périls de l’imagination de l’envahisseur. Les hommes au front, les pillages par l’occupant, l’arrêt des transports, la perte de récoltes, la peur, la neige et le gel créaient des obsessions communes : manger, se chauffer, survivre au froid, protéger les plus faibles. Et résister à la vague funeste du désespoir.
Les hivers des trois premières années de guerre seraient identifiés parmi les plus froids du siècle.
Sœur Paisible avait à cœur son enseignement et la transmission, 13 garçons et filles composaient sa classe unique, et elle assurait sous le regard acéré de sa Mère supérieure la formation des dernières novices.
– Qui a eu l’idée de ces dortoirs immenses sans cloison ! Rassemblons les lits dans le réfectoire, nous profiterons de la chaleur des cuisines.
Elle tentait d’oublier ce qu’elle entendait et lisait, pour se concentrer sur les tâches de chaque heure, fermant les yeux se répétant son credo : Triompher du mal par le bien.
Les jours s’étiraient avec une régularité presque irréelle, scandés par la cloche et le souffle court des prières murmurées dans le froid. Pourtant, sous cette apparente routine, quelque chose du monde avait traversé les murs épais. Une inquiétude humaine.
Depuis des semaines des rumeurs circulaient : les rafles se répétaient dans les grandes villes.
Mère supérieure s’assit sur le banc à l’écart de toutes, près de Sœur Paisible qui très vite aborda le sujet :
– On dit que certains réseaux font passer des listes, organisent des fuites, fabriquent de faux papiers avant de disperser les enfants dans des institutions, souvent religieuses.
Que recommande l’Église ?
Mère supérieure hocha lentement la tête.
– Des évêques encouragent l’accueil d’enfants, d’autres non… mais sans jamais le dire officiellement, sans jamais rien écrire. Nous laissant bien seules.
– Mère, d’autres couvents le font déjà : depuis les rafles de l’été dernier, beaucoup d’enfants ont été dispersés dans des fermes et dans des institutions comme les nôtres…
– On le dit, en effet. Mais qui nous protège ? Nous avons fait vœu d’obéissance. Mais ni les supposées déclarations de certains, ni le refus d’autres ne nous éclairent. Le régime interdit, surveille. Une lettre lue en chaire peut suffire à faire fermer une maison.
Le vent s’infiltra subitement, un sifflement pénétra la cour tel un esprit tourmenté cherchant une issue.
– Et pourtant, reprit Sœur Paisible, nous enseignons que toute vie doit être protégée. Protéger une vie passe avant l’obéissance stricte, non ? Et à qui obéit-on en temps de guerre ?
Mère supérieure appréciait l’esprit vif et critique de Sœur Paisible même si c’était un brin fatigant.
C’est générationnel, songeait-elle, ces religieuses nées après les années 20 sont moins disciplinées et soumises que les précédentes.
Mère supérieure resta immobile, les mains jointes, scrutant les pierres de la coursive, comme si une réponse pouvait surgir des pierres endormies, témoins des siècles passés où la fureur avait pris d’autres visages.
— Une décision prise ici n’engage pas seulement nos âmes, dit-elle enfin à voix basse. Elle engage toutes celles qui vivent entre ces murs.
Sœur Paisible baissa les yeux mais ne céda pas.
— Et ne rien faire engage qui, alors ?
Sœur Paisible regardait le ciel. Comme si elle attendait un signe, fixa un nuage. Comme il est rond, pensa-t-elle, il ressemble à un ballon, un ballon d’enfant.
Un peu plus tard, on entendit les Complies, les cloches qui achèvent le dernier office du jour et invite à l’entrée dans le silence de la nuit.
Cette nuit-là, Mère supérieure ne dormit presque pas.
Une vague de souvenirs, d’enseignements reçus, de visages connus, sévères ou compatissants de celles qui lui avaient confié cette maison. Elle pensa à l’obéissance, à la prudence, à la peur aussi, cette peur qu’on n’enseigne pas, qui veine le corps tel un flux invisible quand le danger devient concret.
Mais une autre image revenait sans cesse : celle d’un enfant. Un visage sans nom, sans âge précis, avec des yeux immenses, chargés d’une attente silencieuse.
Au matin, elle convoqua Sœur Paisible.
— Nous pouvons continuer comme avant et prier pour que d’autres aient plus de courage que nous. Mais nous pouvons aussi avoir ce courage…
— Mère, ce courage-là doit être partagé, c’est aussi ce que je pense !
— Si nous acceptons, nous devrons le faire dans le plus grand secret. Une seule erreur… une seule parole de trop…
— Je sais, répondit la jeune sœur.
— Non, vous ne savez pas. Personne ne sait vraiment. Mais il faudra apprendre vite.
Depuis des semaines des rumeurs circulaient : les rafles se répétaient dans les grandes villes.
Mère supérieure s’assit sur le banc à l’écart de toutes, près de Sœur Paisible qui très vite aborda le sujet :
– On dit que certains réseaux font passer des listes, organisent des fuites, fabriquent de faux papiers avant de disperser les enfants dans des institutions, souvent religieuses.
Que recommande l’Église ?
Mère supérieure hocha lentement la tête.
– Des évêques encouragent l’accueil d’enfants, d’autres non… mais sans jamais le dire officiellement, sans jamais rien écrire. Nous laissant bien seules.
– Mère, d’autres couvents le font déjà : depuis les rafles de l’été dernier, beaucoup d’enfants ont été dispersés dans des fermes et dans des institutions comme les nôtres…
– On le dit, en effet. Mais qui nous protège ? Nous avons fait vœu d’obéissance. Mais ni les supposées déclarations de certains, ni le refus d’autres ne nous éclairent. Le régime interdit, surveille. Une lettre lue en chaire peut suffire à faire fermer une maison.
Le vent s’infiltra subitement, un sifflement pénétra la cour tel un esprit tourmenté cherchant une issue.
– Et pourtant, reprit Sœur Paisible, nous enseignons que toute vie doit être protégée. Protéger une vie passe avant l’obéissance stricte, non ? Et à qui obéit-on en temps de guerre ?
Mère supérieure appréciait l’esprit vif et critique de Sœur Paisible même si c’était un brin fatigant.
C’est générationnel, songeait-elle, ces religieuses nées après les années 20 sont moins disciplinées et soumises que les précédentes.
