LE CERISIER

LE CERISIER

par Juliette Touron

Le voyage avait été long, sous la chaleur. De multiples changements de train dans des gares vides transformées en halls poussiéreux et un dernier voyage en car avaient considérablement altéré mes efforts du matin. J’avais les cheveux collés par la transpiration, le cou moite, les vêtements chiffonnés. Il avait fallu aussi marcher, trainer bruyamment ma valise à roulettes dans les ruelles, déranger honteusement les maisonnettes assoupies et closes, les corps abandonnés en vrac ici et là sur les lits.   

Je pousse la porte en bois gonflée par l’humidité. Autrefois peinte en rouge vif, écaillée par les étés brûlants elle est d’un marron terne.

Un vieil homme sous le tilleul de l’autre côté de la ruelle est allongé sur une chaise longue en osier, chapeau de paille sur le visage, bras croisés sur le ventre. Une bouteille de vin à moitié vide à ses pieds, une Gitanes éteinte entre ses doigts.

Il chantonne quelque chose d’une voix enrouée :

— « Il ciliegio piange quando non c’è più nessuno a raccoglierne i frutti… »

— »Dio mio… sei tornata. »

La gorge serrée, je me dis Signor Pomodoro, surnom qui circulait dans son dos. Le voisin de toujours. 95 ans au moins, non ?

— « Tu es venue pour la maison ? » demande-t-il en français.

Un an que la maison est vide, les parents partis, mamisa ne chantait plus depuis longtemps dans le jardin.

L’odeur est là, pas celle, vivante de mon enfance – basilic écrasé sous les pieds, tomates mûres sur le rebord de la fenêtre, café que le père faisait bouillir le matin. Presque imperceptible, je sens un effluve fugace – son eau de Cologne, celle qu’il vaporisait sur ses chemises du dimanche. Et je vois le béret.

Noir, porté légèrement de travers, avec l’odeur des cheveux du père intacte, piégée dans le feutre des coutures. Cette odeur ne s’effacerait plus, souvenir chimique de ses épais cheveux noirs aux fils argentés.

Enfant, je détestais le béret. Le père à vélo pointait son index vers le bord pour saluer les voisins, geste précis et fugace ; face aux importantes personnes il l’ôtait et penchait la tête en avant en signe de soumission. À l’école, lorsque je l’apercevais au loin venir à ma rencontre, je faisais semblant de ne pas le voir. Je traversais la ruelle, le cœur serré d’une honte que je ne savais pas nommer. Il portait sur sa tête ce blason des gars de peu, qui aimaient les robes à fleurs des filles au bal, capables d’écrire comme des scribes, à l’esprit affuté comme un silex, mais qui sont restés là à trimer, et à cultiver la rigolade entre copains, et qui ont continué à sourire en laissant voir au fil des ans leurs mauvaises dents.

J’ouvre la porte du jardin.

Les allées ont disparu sous les herbes folles, les massifs ne sont plus que des broussailles.

J’ai besoin de le voir même sec, même cassé, même à terre. Mon cerisier.

Mon refuge, mon observatoire, mon royaume où je faisais de délicates acrobaties. Tout le monde faisait semblant de ne pas me voir là-haut. Le seul endroit où je me suis toujours sentie exactement à ma place.

Je grimpais jusqu’à la fourche de ses branches, là où le feuillage me rendait invisible. Les voix des adultes arrivaient assourdies, les disputes perdaient leur violence. Le monde continuait sans moi. J’étais un oiseau, une exploratrice, ce géant tordu me protégeait de moi-même, de ce que je ne savais pas encore nommer.

J’y apprenais la solitude heureuse.

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